domingo, 17 de febrero de 2008

FRENCH


Réhabilitation de la fonction sentimentale dans notre civilisation par C.G. Jung


Marie Louise von Franz

Il s’agit de la dernière conférence donnée par Marie Louise von Franz à Küsnacht en 1997. Initialement présentée en Allemagne en 1982 sous le titre « C.G. Jung’s rehabilitation der gefühlsfunktion in unserer zivilisation », la présente traduction s’appuie sur la version publiée en allemand à l’occasion de son 75eme anniversaire (Beiträge zur Jung’schen Psychologie, Victor Orenga Editores, Valencia. 1990).




Traduction: "Les amis de l'alchimie", cgjung.net


A l’âge de 21-23 ans, pendant ses études de médecine, Jung fit quatre conférences devant ses condisciples de la corporation Zofingia à Bâle. Dans l’une d’elles, en 1897, il cite le passage suivant extrait de la psychologie de Kant : « L’essentiel, c’est toujours la moralité ; ceci est la chose sainte et invulnérable, ce que nous devons protéger et ceci est aussi le fondement et le but de toutes nos spéculations et recherches. Toutes les spéculations métaphysiques en découlent. Dieu et « l’autre monde » sont les seuls buts de toutes nos recherches philosophiques et si les concepts de Dieu et de « l’autre monde » ne dépendaient pas de la moralité, elles ne serviraient à rien ».

Ensuite, après une vive attaque contre le matérialisme en général, Jung poursuit : « On doit en première ligne, comme « révolution imposée d’en haut », imposer à la science et à ses représentants la morale par certaines vérités transcendantes […] On doit, par exemple, dans les Instituts Physiologiques où on affaiblit volontairement le jugement moral des étudiants par des expériences honteuses et barbares, par des tortures cruelles sur des animaux, dénuées de toute humanité, dans de tels instituts, dis-je on doit enseigner qu’à aucune vérité recherchée par une voie immorale ne soit accordée une justification morale ».

Ensuite, Jung revient à Kant et souligne l’idée de celui-ci que seule la croyance à des vérités qui sont situées au delà du monde bassement matériel, peut garantir une position morale de l’être humain. Ce que je veux mettre en exergue par ces citations, c’est que Jung était en soi un type de penseur introverti, mais même dans cet exposé de jeunesse, son sentiment s’exprime. Il ne fut jamais un intellectuel froid. Quatre vingt quatre ans se sont écoulés depuis cet exposé et où en sommes nous aujourd’hui par rapport à ce problème ?

La torture cruelle d’animaux s’est multipliée par mille, non seulement dans les laboratoires scientifiques, mais aussi récemment dans l’agriculture. Elle s’est étendue par voie de conséquence à la torture d’innombrables personnes dans le monde entier. Les experts militaires calculent froidement aujourd’hui comment, dans une guerre atomique, des millions de gens pourraient être anéantis. D’accord, c’est leur métier, mais on ne remarque plus qu’ils sont choqués ou déprimés quand ils doivent calculer de la sorte. Cependant ces faits sont connus, aussi me tournerai-je d’abord vers ce qui nous est le plus proche, notre propre domaine en effet ; la psychologie. Dans les universités, la statistique est un atout, seules les données « dures », c’est à dire statistiques, sont prises au sérieux. Jung a cependant depuis longtemps mis le doigt sur le point sensible : les statistiques ne décrivent qu’une image intellectuellement abstraite de l’objet examiné et non pas sa réalité. Si, par exemple, nous constatons que dans un tas de pierres, celles-ci pèsent en moyenne un demi kilogramme, en réalité nous ne trouverons presque aucune pierre d’exactement ce poids. Ainsi, nous construisons un modèle abstrait de la réalité et nous le mélangeons ensuite avec la réalité actuelle qui cependant, vue de plus près, se compose seulement d’exceptions. Toutes les sciences basées sur les mathématiques suivent cette voie et parce que Jung ne suivait pas le mouvement, on l’accusait d’être « non scientifique » - c’est certaines fois vrai, mais Jung était plus réaliste -. Dans la thérapie, il a supprimé la distance avec la blouse blanche du médecin qui traite le patient comment un objet impersonnel. Jung rencontrait chaque patient avec son sentiment personnel, fût il positif ou négatif, et il faisait de chaque séance d’analyse une rencontre personnelle. Les disciples de Jung qui introduisent à nouveau subrepticement des processus techniques comme la discussion exigée du transfert, ont tout simplement régressé dans un mode de pensées pré-jungien. Ceci concerne particulièrement le soi-disant problème du transfert, c’est à dire justement de la relation du sentiment, traitée comme une donnée manipulable.

Dans une lettre, Jung écrit expressément : « La dissolution du transfert consiste souvent dans le fait qu’on cesse de définir sa relation comme transfert ». Ce mot déprécie la relation à une simple projection, qu’elle n’est pas. Le transfert consiste dans l’illusion de son unicité, quand on le considère du point de vue collectif et conventionnel. L’unicité ne se situe qu’entre êtres individualisés, ceux-ci n’ont d’autres rapports que des rapports individuels, c’est à dire uniques.
[1] C’est pourquoi – ainsi doit on conclure – le mot transfert ne devrait être employé que là où l’on tend volontairement à dévaloriser des projections illusoires, mais pas pour la relation sentimentale qui s’établit lentement au cours du traitement.

Bien sûr, une fausse bonté et une gentillesse qui supportent tout, comme certains analystes font preuve envers leurs patients, sont tout aussi fausses ; elles succèdent à l’ancien rôle du généraliste et servent de camouflage pour ne pas avoir à exprimer ses propres sentiments, des sentiments qui souvent ne sont pas du tout d’un amour universel, mais qui servent à éluder les frictions et les confrontations. Cette amabilité envers la personne est un dérivé de la sentimentalité chrétienne, sur laquelle je reviendrai ultérieurement.

Revenons-en d’abord au problème des sciences. Notre monde moderne scientifique et technologique ainsi que son mode de vie sont essentiellement construits par des savants dont la fonction principale est la pensée extravertie ou introvertie, couplée à un sentiment extra ou introverti. En physique par exemple, les introvertis comme Einstein, Bohr, Pauli, etc… préfèrent la physique théorique ; les extravertis,comme par exemple Wernher von Braun, la physique expérimentale. La fonction intuitive n’est pas totalement exclue parce qu’on a besoin d’idées spéculatives pour trouver de nouveaux modèles de pensée.

Mais le sentiment n’est nulle part, exprimé la plupart du temps en phrases puériles et bienveillantes qui contiennent toutes le petit mot « devrait ». Et à l’exception de Niels Bohr, tous les physiciens cités ont collaboré ou ont voulu collaborer à la fabrication de la bombe atomique. De nos jours, chez les physiciens aux USA, il y a une tendance à la philosophie hindouiste, qui en vérité, est antimatérialiste, mais qui n’accorde aucune valeur à la vie de l’individu.

Nul besoin d’exposer combien la médecine moderne est devenue inhumaine. Les journaux en sont pleins, mais rien ne se fait. On ne saurait donc estimer assez haut le travail solitaire, pionnier, sans critique du docteur Elisabeth Kübler Ross qui a osé faire un pas dans la bonne direction.

Un autre domaine, où notre sentiment a pitoyablement échoué, est la soi disant aide au développement. Le docteur Benno Glauser a écrit sur ce sujet un excellent article dans le journal de la Croix Rouge Suisse
[2]. Il démasque, comment nous essayons « d’aider » les peuples d’autres cultures en tentant en même temps de leur imposer nos religions ou nos points de vue scientifiques et en détruisant ainsi leur propre fondement spirituel et religieux. Nos médecins, missionnaires, planificateurs et conseillers agricoles partent tous de la condition préalable que nous « savons » ce qui est bon ou mauvais pour les autres. Ils sont alors soit déçus, soit irrités, quand ces gens là refusent notre aide avec apathie, résistance ou soi disant ingratitude.

Je voudrais citer dans l’article de Glauser ce qu’un Indien Pai du Paraguay a dit à une coopérante médecin : « Pour nous, les Pai, la santé est un état que nous appelons « tekoresai » ; afin que cet « état de se bien porter » soit garanti, certaines choses et conditions doivent être données. Toutes font partie de « l’état de se bien porter » et en sont les éléments constitutifs : les plantes et les arbres pris individuellement comme remèdes, mais aussi toutes les plantes et tous les arbres ensemble, des paroles vraies et équilibrées, une bonne alimentation, ne pas agir par dessus la tête des autres, la forêt vierge, l’harmonie, la collectivité villageoise, parler avec les autres, conserver notre « façon de vivre », vivre notre propre culture et notre façon de vivre, le sentiment de force qui nous est donné par toutes les choses que j’ai évoquées, le maintien de notre collectivité, vivre calmes et en sécurité dans notre pays, la coexistence dans la famille et dans le village, les fêtes. Alors vous, les blancs, vous arrivez et vous nous rendez dépendants de l’argent et d’autres choses matérielles ; cela détruit notre « état de bonne santé ». Vous tenez de mauvais discours, vous parlez mal des autres. Vous prenez notre terre, ne pas avoir de terre signifie ne rien manger, ne rien manger signifie la maladie. Et pour finir, vous mettez la main dans votre poche, vous en extrayez une petite pilule blanche et vous voulez nous faire croire qu’en mangeant cette pilule, on trouve la santé, que cette pilule est la santé … ».

Toute notre activité destructrice, comme le souligne Glauser, repose sur un manque fondamental de respect pour l’autre et ses valeurs culturelles différentes, en d’autres termes sur un manque de véritable sentiment différencié. Dans le fond, nous connaissons précisément ces effets catastrophiques de notre comportement ainsi que la haine croissante d’autres nations envers la race blanche, mais nous semblons ne pas être en état de lutter contre cela.

Toutefois, nous n’avons pas besoin d’aller aussi loin chez les peuplades reculées, la même attitude indifférente règne aussi chez nous d’un groupe à l’autre. Nos aménageurs urbains et régionaux projètent sur leur planche à dessin des plans de villes et des routes qui détruisent par la suite le bonheur d’innombrables personnes. Ils pensent froidement que si un agriculteur exproprié reçoit un dédommagement adéquat ou d’autres terres de remplacement, la chose est réglée avec justice. Mais que ce paysan aime peut être son lopin particulier, cela ne compte pas. Ou alors, on sort des gens âgés de leurs taudis où ils ont des chats et nourrissent des oiseaux et nous nous étonnons ensuite quand ils meurent illico dans leur nouvel environnement soit disant meilleur et plus hygiénique où aucun chat ni oiseau ne fait de saletés.

Mais alors, que devons nous faire ? Changer notre politique et par suite notre législation ? Car cette dernière traite visiblement ces problèmes. Erich Neumann a voulu établir de nouveaux codes moraux de façon militante dans son livre « Psychologie des profondeurs et nouvelle éthique » ; son livre a fait impression, mais dans le fond, il n’a provoqué aucun résultat. Vraisemblablement ce n’est pas le chemin pour traiter ce problème. Je crois que C.G. Jung, à 22 ans, a mis le doigt sur le point principal ; à savoir que nous devons d’abord reconnaître la « réalité de l’âme » , c’est à dire de l’inconscient et également la réalité de Dieu ou du Soi et d’une réalité transmatérielle avant de nous attaquer à tout autre chose. Prenons un exemple : j’ai fait récemment en Allemagne une conférence sur les rêves des mourants, lesquels semblent indiquer une vie possible après la mort. Après la conférence, une infirmière est venue me trouver en pleurs et elle m’a dit : « Ce que vous avez dit, ne peut et ne doit pas être vrai, sinon je devrais m’avouer des choses si horribles … ». Elle n’a pas dit quoi, mais visiblement elle a mal traité des patients mourants, peut être les a t’elle volés, en pensant qu’ils n’étaient plus conscients, si bien que son acte n’avait plus de conséquences. Mais, bien sûr, si leur âme était encore là ? Ce serait une autre affaire. Ce n’est pas par hasard si le docteur Kübler Ross commence à s’occuper de spiritisme, comme je l’entends dire. C’est la suite logique de son travail avec des mourants - lorsqu’on doute - , comme nous, de la réalité de l’inconscient. Son sentiment la conduit par voie de conséquence à cette démarche.

Dans toutes les religions de toutes les époques existait et existe la représentation d’un Dieu ou de Dieux et « d’un monde au delà » fait d’une vie non matérielle et cela seul peut constituer le fondement d’une véritable éthique. « La déviation du Numen », écrit Jung pour cette raison, « semble partout et toujours passer pour le pire mal et le plus original ».

Et inversement, l’existence de toute éthique repose sur le phénomène de la conscience, c’est à dire sur un rapport sentimental entre « l’individu et le transcendantal » ou l’archétype du Soi.

Ce que par contre, nous vivons dans le monde bassement matériel, c’est partout une souffrance injuste et un triomphe de l’injustice. Par son bon comportement on passe pour l’imbécile naïf quand on l’utilise. Les souffrances innocentes des premiers martyrs chrétiens influèrent au moins sur la masse et convertirent beaucoup au christianisme. Mais qui se souvient encore de nos jours du nom de ce jeune maître d’école allemand qui alla volontairement avec ses écoliers juifs dans la chambre à gaz pour les consoler ? Quel effet ont les souffrances des dissidents et des chrétiens courageux en Russie ? Rien ! Nous le lisons dans les journaux et nous le reposons avec un haussement d’épaules résigné.

Le docteur Liliane Frey a publié le rêve d’un patient mourant, dont la vie avait été une suite d’échecs extérieurs. Il rêvait : « Une voix … me dit : « Ton œuvre et tes souffrances que tu as consciemment endurées ont délivré cent générations avant toi et marqueront cent générations après toi ».

Ici aussi, l’existence d’un monde au delà est décisive. Dans un monde seulement matériel, il n’y a pas de consolation pour cet homme.

Mais pourquoi cela doit il spécialement avoir à faire avec la fonction sentimentale ? Est ce que la reconnaissance d’une réalité psychique n’est pas importante pour les quatre fonctions du conscient ? Visiblement l’éthique des valeurs est « pour l’essentiel un produit de la fonction sentimentale hautement différenciée » comme l’écrit Jung, mais elle exige aussi une certaine intelligence, ce sur quoi je reviendrai ultérieurement. Mais en aucun cas, l’éthique ne peut exister sans les sentiments différenciés, autrement elle devient un code rigide de règles de conduite, c’est à dire une pure obligation collective. Tous peuvent expérimenter ceci quand par exemple une simple disposition policière est appliquée schématiquement, où à grande échelle nous pouvons voir comment fonctionne l’appareil d’Etat en Russie ?

Mais maintenant quelqu’un pourrait rétorquer : où sont donc alors les types de sentiments qui finalement devraient être présents en assez grand nombre dans chaque population ? Pourquoi ne compensent-ils pas cet état d’urgence ? Nous devons ici faire une différence entre l’existence de types sentiment et la mode collective de l’époque et l’attitude collective d’une culture. Bien sûr, nous avons beaucoup de type sentiment avec un sentiment différencié parmi nous, mais la mode, l’esprit d’un comportement et d’une appréhension collective, ne reconnaît pas le sentiment. Cela affaiblit l’influence du sentiment même chez les types sentiment. En outre, la fonction mineure d’un type sentiment est, comme nous le savons, la pensée. Celle-ci suivra par conséquence souvent les courants de moindre valeur, dans notre époque, le matérialisme bon marché et l’intellectualisme. Ainsi, nous voyons pas exemple dans maintes cultures latines une préférence pour l’idéologie communiste dans sa forme la plus stupide tandis que les gens eux mêmes sont plutôt moins dépourvus de sentiments et moins éduqués que beaucoup de peuples non latins. Je pense ici à l’Espagne, l’Italie et maints états Sud Américains. Ce qui est partout si mauvais, c’est que l’esprit du temps dévalue aujourd’hui le sentiment. Nous entendons par exemple souvent le jugement (par exemple contre les antinucléaires) qu’ils ne présentent « que des arguments basés sur le sentiment au lieu d’arguments raisonnables pour leur cause » et cela avec le sous entendu qu’un sentiment co ipso est une imbecilité. La même chose se retrouve pour les troubles des jeunes. Des instances bien pensantes essaient sans cesse de traiter « raisonnablement » avec les jeunes rebelles, tout à fait sans succès parce que ces jeunes sont animés de sentiments opaques et en grande partie négatifs, qu’ils ne peuvent pas traduire à l’aide de la pensée ou du sentiment. Plusieurs gouvernements proposent, il est vrai, un programme d’aide expressément généreux pour les jeunes sans emploi afin de leur faciliter une formation complémentaire. C’est sûrement juste et bon, mais cela sera t’il d’une aide suffisante ? Est ce qu’un jeune rebelle au chômage va cesser de se rebeller s’il apprend un peu plus d’électronique ? Nous savons que les soviets paient en partie ces rebelles, mais cela suffit-il de rajouter de l’argent ? Je ne crois pas que nous puissions réaliser beaucoup de choses si nous restons nous mêmes au niveau de la pensée matérialiste raisonnable, non pas que cette dernière soit fausse, prise dans son ensemble, elle est seulement fausse quand nous prétendons que c’est la totalité. Jung écrit dans une lettre que « nous sommes devenus unilatéralement intellectualistes et rationalistes » et que « nous avons totalement oublié qu’il y a encore d’autres facteurs qui ne se laissent pas influencer par le caractère rectiligne de la raison et de la compréhension. De là nous voyons en tous lieux un embrasement d’une émotionalité mystique que l’on avait déclarée disparue depuis le moyen-âge ». Ceci est une compensation du progrès technique réalisé trop rapidement.

Il nous faut donc plus que de la compréhension et de la raison parce que ces dernières irritent encore plus les jeunes. Nous devrions pouvoir leur proposer une vision globale nouvelle et créatrice de l’être et, à savoir, une vision de l’esprit non matérialiste comme totalité. A mon avis nous devrions pouvoir instaurer une relation avec l’inconscient en tant que réalité supra sensorielle à laquelle nous devons nous référer, non seulement avec la compréhension, mais aussi avec le sentiment et l’émotion. Qu’en est-il des nombreuses formes de mystique orientale qui sont tant à la mode chez nous ? Chez nous, elles deviennent trop facilement quelque chose d’intellectuel, elles s’adressent en premier lieu à la pensée et à l’intuition, ou bien, en tant que forme de yoga, à la sensation. Ces enseignements sont en effet, comme Jung le relève, à vrai dire des systèmes théologiques qui font peu ou pas du tout cas de l’individu et de sa relation individuelle envers le divin. « Par trop de savoir oriental », écrit-il, « l’expérience directe est remplacée et par là, l’accès à la psychologie est bouché. Il est cependant concevable que les hommes tentent d’abord toutes les voies possibles avant de pouvoir se décider à faire le chemin vers l’inconnu ».


Dans une lettre à Miguel Serrano il poursuit : « Vous avez choisi deux bons représentants de l’Orient et de l’Occident. Krishnamurti est complètement irrationnel et il abandonne les solutions à l’inertie ; c’est à dire, il les laisse arriver seules, comme appartenant à la mère nature. Toynbee de son coté croit que les opinions peuvent être formées et moulées. Ni l’un ni l’autre ne croit en l’éclosion et au développement de l’individu comme en une expérience et à une œuvre douteuse et déroutante du dieu vivant. A lui nous devons prêter nos yeux et nos oreilles et notre esprit critique » (parce que Dieu en nous veut parvenir à notre conscience). « Nous avons besoin d’urgence d’une vérité ou d’une évidence, semblable à celle de l’Egypte ancienne, telle que je l’ai trouvée vivante chez les Taos Pueblos. Le chef de leur culte, le vieux Ochwïah Biano (lac des montagnes) me dit : « Nous sommes le peuple qui habite sur le toit du monde, nous sommes les fils du soleil qui est notre père. Chaque jour nous l’aidons à se lever … Nous ne faisons pas cela seulement pour nous, mais aussi pour les américains … S’ils continuent et nous en empêchent, alors ils verront que dans 10 ans le soleil ne se lèvera plus. Avec raison, il admet que leur jour, leur lumière, leur conscience et leur esprit mourront si l’esprit borné du rationalisme américain les détruit. Cela arrivera au monde entier, s’il est livré au même rationalisme ».

Ailleurs, Jung souligne que, si nous faisons nôtres les enseignements de l’Orient, sans critique, les opinions sont pour nous visiblement plus importantes que la vie dans notre propre intérieur, de telle sorte que l’espoir et l’extase libératrice de l’expérience primitive se figeront bientôt en un effort essentiellement intellectuel, si bien qu’à la place d’une expérience première, nous aurons une imitation érigée en méthode.

Maintes méthodes orientales oppriment même l’inconscient, au lieu d’établir une relation avec lui. Que tout cela suffise à montrer que dans l’optique de Jung, il ne peut pas y avoir de vraie éthique sans une expérience vivante du divin. Elle n’existe pas en se rattachant à un quelconque enseignement théologique. L’expérience originale ne peut être vécue que par l’individu ; ce que je n’ai pas vécu, n’est jamais vraiment réel pour moi, cela peut exister dans ma tête comme une idée ou opinion, mais ce n’est pas l’expérience. Cela fait une grande différence si je connais les éléphants par mes lectures et si je sais qu’ils existent ou si j’en ai vu, senti, touché un. Cela seul est une véritable expérience quand moi même je vis quelque chose avec toutes mes fonctions, y compris le sentiment.

Mais qu’en est-il de la charité chrétienne ? N’est-elle pas finalement ce que nous cherchons et ce à quoi nous devrions retourner ? Certainement que le christianisme était au début en grande partie une expérience. Les premiers chrétiens étaient majoritairement des esclaves et des êtres incultes et leur amour réciproque fraternel créa un lien fertile entre eux. Beaucoup des premiers chrétiens se glorifiaient même de ne pas être intellectuels. Mais bientôt le doctrinarisme théologique, les disputes dogmatiques et la persécution des hérétiques prirent le dessus et la charité universelle fut restreinte par le principe du pouvoir, cet ennemi héréditaire de toutes formes d’amour.

Le slogan marxiste de la solidarité internationale est à maints égards un retour à l’idéal d’amour des premiers chrétiens, mais sans fondement transcendantal, se rapportant seulement au coté matériel de l’être.

A notre époque, toutes les nations de la terre se sont rapprochées sur les plans technique, économique et spirituel et nous avons pour cela particulièrement besoin d’un sentiment général de collectivité. C’est même un des atouts dans la propagande communiste. Depuis que le système soviétique a déçu sur ce point beaucoup de ses supporters, beaucoup se tournent vers un eurocommunisme ou quelque chose de semblable. En Amérique du Sud, Che Guevara est souvent littéralement fêté comme un genre de héros de l’amour, surtout par les femmes. Malgré toutes les déceptions, de nombreux ecclésiastiques de toutes confessions se tournent vers le marxisme, parce qu’ils sentent qu’il est proche de l’idéal d’amour du prochain, cher aux premiers chrétiens. Mais là où le communisme a pris le pouvoir, il a obtenu des résultats contradictoires. Jung écrit : « Les systèmes collectifs, appelés parti politique ou Etat, produisent un effet destructeur sur les relations humaines. Celles-ci peuvent être facilement détruites parce que les individus se trouvent encore dans un état d’inconscience qui n’est en aucun cas fait pour l’énorme croissance et la fusion des masses. Comme nous le savons, dans tous les états totalitaires, la préoccupation principale tend à ruiner les relations personnelles par la peur et la méfiance, si bien que se crée une masse atomisée, dans laquelle l’âme humaine est complètement asphyxiée. Même la relation parents – enfants, la plus étroite et la plus naturelle est déchirée par l’Etat […] La seule possibilité de stopper cela est le développement de la conscience de l’individu. Ainsi, il s’immunise contre les tentations des organisations collectives. Ainsi seulement son âme reste sauve, car sa vie repose sur la relation humaine. L’accent doit être mis sur le développement humain conscient et non sur l’organisation étatique ». Et ailleurs : « La cohésion et la vie en commun de l’humanité sont une des questions existentielles les plus importantes. Mais elle est compliquée par le fait que l’individu doit être indépendamment présent, ce qui n’est possible que si la collectivité ne possède qu’une valeur relative. Sinon elle noie et détruit même l’individu et alors elle même n’existe plus. En d’autres termes : une vraie collectivité ne peut être formée que par des individus autonomes qui, jusqu’à un certain point, peuvent être des êtres collectifs » (La vraie collectivité nécessite une « compréhension psychologique et une approche des différents points de vue »).

Beaucoup de jeunes gens, la plupart de gauche, expérimentent aujourd’hui la vie en communauté, en faisant l’expérience d’une nouvelle forme de relation communautaire. Mais pour en finir avec ce que j’en ai appris, de telles communautés ne cessent d’éclater en raison de disputes internes. Le sentiment enthousiaste d’une acceptation amoureuse de l’autre ne tient pas quand il s’agit de la vie quotidienne parce qu’elle est trop idéalement indifférenciée. Des crises explosives font éclater la collectivité. Les crises et les émotions sont les signes d’un sentiment indifférencié. J’ai analysé quelques jeunes gens qui vivaient en communauté et cela s’est déroulé comme chez les autres gens, même en ce qui concerne leurs relations sentimentales. Néanmoins, cela conduit la plupart du temps à ce qu’ils quittent leur communauté d’origine et à ce qu’ils créent un cercle d’amis personnels. Aujourd’hui, beaucoup font une sorte de culte à partir de crises et d’émotions : positif sous forme de « Happenings » musicaux ou négatif par les débordements. Les manifestants pensent souvent qu’ils expriment des sentiments, ce qui n’est pas tout à fait vrai car les sentiments sont seulement, dans un état primitif, jumelés aux émotions ; par contre un sentiment différencié n’est pas du tout émotionnel. Cultiver les émotions et les crises de façon consciente est maladif et conduit finalement à l’autodestruction. Qu’est ce qui ne concorde donc pas entre l’amour du prochain chrétien et ses prolongements temporels et matérialistes dans le socialisme et le communisme ? Leur aspect positif est une certaine communauté humaine de sentiments qui nous relie à tous les hommes, mais leur aspect négatif est une sentimentalité puérile et émotionnelle qui n’est rien d’autre que le revers de la brutalité. Pendant que nos vieilles dames tricotaient des petites culottes en laine pour les négrillons nus, les marchands d’esclaves des mêmes confessions détruisaient la vie de milliers de noirs. Ceci est un exemple, qui montre que la sentimentalité et la brutalité sont les deux faces d’une même pièce. Nous ne pouvons donc pas revenir à une telle charité chrétienne puérile mais nous devons retourner vers elle en tant qu’amour du prochain universel à un niveau supérieur. A quoi cela ressemblerait il ? Jung appelle cela une nouvelle forme d’Eros (amour) qui a un effet curatif et qui est le rayonnement d’une personnalité individualisée.

Cet éros est aussi un principe féminin reconnu. Cette forme d’amour fut symbolisée dans la tradition alchimique par une figure étrange, par du sang de couleur rose, qui exsude de la pierre des sages ou « homo putissimus » et guérit tous les gens. Homo putissimus, c’est le nom de l’homme le plus pur et le plus véritable, par opposition au Christ, homo purissimus, qui est l’être humain le plus pur. C’est un homme qui connaît tout ce qui est humain et qui n’est falsifié par aucune influence étrangère ou aucun mélange. On dit qu’il délivrera le monde du mal à la fin des temps par son sang de couleur rose. Ceci symbolise un certain Eros qui unit l’individu à un seul ou à un groupe d’individus et doit compenser les manques de sentiment de notre époque, une forme d’amour qui est reliée à une connaissance supérieure de soi et à la tolérance. L’ancien amour chrétien était trop aveugle et intolérant, on peut même expliquer par là l’inquisition. « Plus l’amour est aveugle », dit Jung, « Plus il est impulsif et menace de conséquences destructrices car il est une dynamis à qui il manque la forme et la direction ». Pour son bon usage il faut une conscience élargie et une base plus élevée car un homme inconscient est abusé par ses projections et ne peut donc voir et aimer autrui, tel qu’il est. Une trop grande inconscience du sentiment produit la plupart du temps une proximité trop importante, trop intime, un rapprochement sans jugement qui dans une énantiodromie est pulvérisée par une explosion d’affects. Par contre, une relation différenciée de sentiment inclut une certaine distance, différente dans chaque cas. Jung écrit dans une lettre : « Les réductions de distance font partie du chapitre le plus important et le plus difficile du processus d’individuation. Le danger est toujours que la distance est réduite unilatéralement, de cela naît immanquablement une sorte de viol avec un ressentiment consécutif. Chaque relation a son optimum en distance (sa distance optimale) qui doit être trouvée naturellement de façon empirique. Les résistances doivent être soigneusement respectées. ». Jung souligne que cela est particulièrement difficile entre hommes et femmes parce qu’il s’y mêle aussi la sexualité. Une relation sentimentale différenciée serait donc à la fois une profonde compréhension et une proximité personnelle chaleureuse de l’autre. Mais elle serait aussi une certaine distance, une compréhension et une non compréhension ; cette dernière signifiant le respect silencieux du mystère de l’autre personne. Pour un amant aveugle et impulsif, cette distanciation apporte une grande douleur, mais elle garantit à lui ou à elle sa propre liberté sans laquelle l’individuation n’est pas possible. Ceci me semble être un point d’une grande importance et d’une grande signification pour l’avenir.

Lors d’une discussion sur le danger d’une troisième guerre, cette fois-ci atomique, Jung a déclaré que la seule force d’opposition pourrait être un mouvement religieux d’ampleur mondiale qui conduirait à une conversion générale. Depuis que Jung a écrit cela en 1945, nous pouvons observer que des tentatives dans cette direction ont lieu en différents endroits : une renaissance de l’Islam, des sectes comme les Bahai, les Moon en Corée, les missions bouddhistes ou les innombrables Gourous hindous. Tous tentent de provoquer un tel mouvement mondial ; l’église catholique n’est pas la dernière, dans laquelle toujours « l’esprit touche la masse animale », comme le démontrent les récents événements en Pologne. Mais tous les systèmes religieux semblables ne sont hélas pas seulement un facteur de salut, ils ont aussi une ombre dangereuse. Un archétype, qui fait bouger les masses conduit la plupart du temps à ce que les gens pensent qu’eux seuls possèdent la vérité si bien qu’ils poursuivent pour cela ceux qui pensent autrement. En outre, les chefs religieux, tout comme les chefs politiques, tendent sans cesse à ce que l’individu s’identifie avec sa vérité, la vérité qui reste toujours unilatérale. « Même s’il devait s’agir d’une grande vérité, l’identification à elle serait comme une catastrophe car elle stopperait le développement spirituel ultérieur. A la place de la connaissance, on n’a plus que la conviction et c’est parfois beaucoup plus commode et pour cela plus attrayant. En d’autres termes, un mouvement religieux universel pourrait nous sauver de la désolation spirituelle du matérialisme et peut être d’une troisième guerre mondiale, mais il aurait toujours l’inconvénient de soutenir une certaine mentalité de masse. Seule une perception intérieure dirigée vers notre propre ombre et l’ombre des archétypes, c’est à dire des puissances religieuses, pourrait nous protéger d’être emporté par la psyché de masse et sa tendance à l’autodestruction. Cela signifie que nous devons développer une relation sentimentale différenciée, incluant la distance requise, envers les puissances intérieures, et que nous devons établir une relation de toi à moi avec le Soi, la Divinité, ou le Numineux et non pas au lieu de cela développer un fanatisme religieux non critique, lequel repose sur une possession par le Numineux.

La relation sentimentale envers les autres à l’extérieur et celle envers les forces archétypiques à l’intérieur se complètent de manière étrange. Dans ses souvenirs, Jung souligne en effet que le critère d’une vie est la relation envers l’infini. « Seulement quand je sais que l’infini est la chose importante, je n’accorde pas mon intérêt à des futilités. Au bout du compte seul ce qui essentiel a de la valeur, et si je n’y parviens pas, la vie est fichue. Même dans la relation à l’autre, il est décisif de savoir si l’infini s’exprime en lui ou non. Jung veut dire par là qu’une relation plus profonde avec autrui n’est possible qu’au travers du Soi. De moi à moi n’existent la plupart du temps que des communautés d’intérêts superficielles. Comment le Soi s’exerce dans une relation, on ne peut l’exposer ici. Jung a essayé de l’exposer dans ses livres sur le transfert et dans Mysterium Conjunctionis. Mais cela reste sans cesse une aventure mystérieuse de l’amour.

Il me semble, pour conclure maintenant, qu’aujourd’hui l’attitude de Jung est peu à peu mieux comprise que de son vivant. Cependant, ce point, le plus important, c’est à dire la réhabilitation de l’Eros entre les hommes et une relation sentimentale différenciée envers le transcendant, est encore trop peu pris en compte. Trop de gens voient les exposés de Jung comme un système philosophique ou une théorie, ou pire encore, comme une nouvelle idéologie collective ou une nouvelle orientation psychologique, ce qu’ils ne sont pas du tout. Le processus analytique est un processus de pure expérience empirique, dans lequel la psychologie en fin de compte se transcende elle-même comme pure science. Au cours de ce processus, tout se transforme en une rencontre vivante avec des entités internes et externes, avec lesquelles nous devons instaurer une relation sentimentale. L’accent mis par Jung sur les éléments individuels est conscient et volontairement unilatéral pour compenser le caractère unilatéral collectif qui prédomine de nos jours. « Il y a », écrit il vers 1934, « toujours les deux points de vue et ils existeront toujours, en effet le point de vue du guide social, lequel voit dans la mesure où il est idéaliste, le salut dans une oppression plus ou moins totale de l’individu (en faveur de la collectivité) et le guide spirituel qui essaie d’obtenir une amélioration seulement dans l’individu. Je ne vois aucune possibilité de réconciliation entre les deux puisqu’ils forment un couple antagoniste nécessaire qui tient le monde en équilibre ». Jung voyait sa propre mission dans l’amélioration de l’individu, ce qui ne va pas sans une relation sentimentale personnelle et unique. Peut-être entrera t’il un jour dans l’Histoire, tel ce chevalier recherché qui rapporta à la collectivité le vase du Graal disparu, le principe féminin de l’Eros, c’est à dire cet « homo putissimus » de l’alchimie qui exsude un sang de couleur rose, une nouvelle forme d’amour curatif et global, qui ne peut compenser le couple antagoniste collectif – individu mais qui peut en outre le dépasser.


2 Lettre à Mme Froebe Kapteyn. 16 août 1947 - English Letters Vol. 1 p 475 (absente de l’édition allemande).

3 N° 5 – 1er Juillet 1981, p 13